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Interview du Père Joseph Loïc Mben, SJ.

 

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Cette interview entre dans le cadre d’un projet qui a consisté à discuter avec quelques auteurs, une blogueuse et deux hommes de science. Le but étant de nous familiariser avec leur monde, leurs techniques de travail, leurs motivations et leur inspiration. Les auteurs débutants (fiction et non fiction) pourront y trouver les outils nécessaires pour se lancer dans l’aventure créative. L’invité d’aujourd’hui n’est pas un auteur de fiction littéraire.

Il s’appelle Joseph Loïc Mben. Pour cette interview, nous l’appellerons Loïc. Il est un prêtre jésuite camerounais. Il nous confie qu’il écrit depuis sa jeunesse alors qu’il vit encore à Nkoteng (au Cameroun). En 1989, il commence à griffonner ses idées dans un journal intime. Ses premiers romans, il les écrit dans des cahiers. Avant d’entrer chez les Jésuites, Loïc s’adonne également à la poésie.

Il perfectionne sa technique d’écriture en devenant membre du comité de rédaction de deux revues, Afrique d’Espérance à Kinshasa et Hekima Reviews à Nairobi. En 2001, il devient stagiaire au journal Renaître à Kinshasa. Ce stage et cet engagement le préparaient à une carrière qu’il entrevoyait dans le monde de la rédaction. C’est donc depuis 2000 que Loïc commence à écrire de manière un peu plus sérieuse, c’est-à-dire, à publier ses écrits.

Ses domaines de recherche sont liés à la question du genre et de la théologie. Il a également rédigé un livre qui porte sur la question de la corruption en milieu éducatif. Les titres de ses articles et de ses livres se trouvent notamment à la fin de cette interview.

Je vous propose maintenant d’entrer au cœur de cette conversation.

Muriel: Planifies-tu ou écris-tu spontanément?

Loïc: Il n y a pas de spontanéité, surtout que je suis dans un domaine précis. Ma production d’articles et de livres dépend de mes centres d’intérêt et des commandes que je reçois. Dernièrement par exemple, Asian Horizons nous demandait des articles au sujet d’Amoris Laetitia, l’exhortation du pape François sur l’amour dans le mariage. Pour produire cet article, j’ai recyclé une conférence que j’avais faite, il y a trois ans, à l’université St Thomas Aquinas dans le Minnesota, USA. Je l’ai modifié pour intégrer Amoris Laetitia et je le leur ai envoyé. L’article s’intitule “Should The Church Continue to Vilify Polygamy? Searching for a Renewed Pastoral Approach in Amoris Laetitia.” Je dirais donc que j’écris sur commande. C’est un peu différent du roman et des œuvres de fiction. Le travail académique est soumis à d’autres contraintes qui ne laissent pas beaucoup d’espace à la spontanéité.

Par contre, quand je travaille sur un livre, je note déjà les parties que je remplis au fur et à mesure de références bibliographiques.

Loïc nous confie qu’il travaille actuellement sur un projet de fiction inspiré de notes prises quelques années plus tôt.

Muriel Mben: Quels sont tes trois auteurs préférés?

Loic Mben: Il y en a tellement. Disons que, généralement, je suis les théologiennes féminines; je préfère les considérer comme un groupe d’auteurs. Sinon, je peux citer les auteurs africains Jean Marc Ela, Achille Mbembe, Meinrard Hebga (pendant un certain temps). Il y en a tellement. Si je commence, je ne vais pas finir.

Muriel Mben: Lesquels d’entre eux t’ont inspirés?

Loic Mben: J’aime bien Ela parce qu’il a une pensée structurée.

Plusieurs auteurs m’ont inspiré depuis mon séjour au noviciat jésuite pour leur engagement ; il s’agit d’auteurs qui écrivent pour que l’Afrique soit debout.

Muriel Mben: A quelle fréquence écris-tu?

Loïc Mben:  Je n’écris pas tous les jours. Une chose que je fais et que j’ai apprise quand je faisais le doctorat, c’est que ce n’est pas recommandé de commencer à partir de zéro. Il vaut mieux recycler des travaux, des intuitions qu’on a. C’est pour ça que moi, par exemple, mes agendas, ici me servaient de lieux où je notais beaucoup mes réflexions et mes inspirations du moment. En gros, je note une idée comme ça, et je passe. Au lieu d’avoir à tout retravailler à partir de zéro, tu exploites ce que tu as et tu l’approfondis. Quelque temps après, je relis mon agenda pour vérifier si cette idée est utile. Je pense que c’est une méthode judicieuse.

Je peux te donner un exemple concret d’un cas où j’ai recyclé d’anciens travaux. Mon article “Should the Church Continue to Vilify Polygamy? Searching for a Renewed Pastoral Approach in Amoris Laetitia” est, au départ, une section de cours au sujet de la polygamie, que j’enseignais à Abidjan. Évidemment, c’était en français. Donc, qu’est-ce que je fais? Les gens voulaient qu’on écrive un papier sur Amoris Laetitia (la joie de l’Amour), l’exhortation apostolique du pape sur l’amour conjugal, etc. J’ai traduit le texte en anglais. Ce faisant, je me rends compte que j’ai besoin de lire davantage pour affiner certains aspects de l’article. Je corrige donc les inexactitudes. En plus de cela, je dois également intégrer Amoris Laetitia qui n’existait pas encore quand je donnais ce cours. C’est ainsi que mon article est créé.

Un autre exemple me vient à l’esprit. Je viens de proposer un article sur les questions de la tontine dans une revue. Cet article, je l’ai aussi un peu amélioré pour intégrer la perspective du Pape François parce que quand je l’avais écrit, il n’avait pratiquement rien publié.

Muriel: Tu préfères écrire sur un ordinateur ou papier?

Loïc: Il y a une évolution. Avant j’écrivais exclusivement sur du papier et je transférais mes notes sur l’ordinateur plus tard. Je me suis rendu compte que c’était fastidieux de le faire parce que je me retrouvais à modifier certaines choses. Il est préférable d’écrire directement sur l’ordinateur. Il faut noter ses idées sur des supports stables. Si tu notes sur des papiers volants, l’histoire sait que ça finit à la poubelle. J’utilise mon agenda dans ma chambre. Si je suis à un l’extérieur, j’utilise l’application «notes» de ma tablette.

Muriel: A un moment, j’ai souhaité savoir si Loïc pouvait travailler sur différents projets en même temps.

Oui et, je me suis rendu compte que les grands auteurs le font aussi. Pour prendre simplement un exemple, au mois de juin quand je rédigeais mon article portant sur la tontine, ma directrice avait envoyé un appel à soumission d’articles aux étudiants du département pour savoir si nous pouvions soumettre un article une semaine plus tard. Je me suis dit que dans un délai aussi court, je n’avais pas le temps de créer à partir de zéro. Ce que j’ai fait, je me suis assis et j’ai édité un ancien papier.

Je vais participer à une conférence des moralistes catholiques à Sarajevo en fin juillet. Pour cette conférence, on exige de parler pendant quinze minutes, ce qui correspond à cinq ou à six pages. Pour cet article-là, j’ai recyclé certaines parties de ma thèse. Je parle de la féminisation du travail précaire ; je cherche à définir comment appliquer les modèles prophétiques et institutionnels pour résoudre ce dilemme. Pour cet article-là, j’en ai profité pour ajouter de nouvelles perspectives et idées que je n’ai pas pu développer dans ma thèse. J’ai, par exemple, relu ce que les théoriciens ont écrit au sujet de l’aspect institutionnel, économique. J’ai aussi d’autres aspects de ma thèse. Au final, je présente comment on peut changer la société en jouant à partir des normes.

La question des délais nous vient à l’esprit pendant l’interview et je lui pose la question de savoir s’il se fixe des délais.

Chaque fois que j’ai travaillé, je me suis toujours fixé des délais. Les délais me mettent sous pression et m’obligent à rester concentré sur ma tâche. Ils me permettent aussi de savoir si je suis dans les temps. Par exemple, en ce qui concerne tous les articles que j’ai évoqués plus haut, je savais qu’à la mi-juin, mon emploi du temps serait plus serré. J’ai donc travaillé concomitamment sur les deux. Mais comme le premier article était plus pressant (celui à rendre une semaine plus tard). J’ai dû suspendre momentanément la rédaction de l’article portant sur la tontine.

Muriel: Comment choisis-tu le thème de tes romans/articles?

Loïc: C’est sur commande.

Muriel: Que fais-tu quand tu n’es pas inspiré?

Loïc Mben: Je n’ai pas de problème d’inspiration. Pour moi, c’est beaucoup plus facile de travailler à partir de ce qui est déjà là. Le risque de vouloir rédiger des livres en partant de rien, c’est que, deux ans ou trois ans après tu n’as rien fait. C’est mieux de commencer à partir d’une idée qui existe déjà.

Muriel: Quel est ton environnement idéal de travail (assis, sur le lit, dans un parc, etc.?)

Loïc: Assis et, de préférence, dans un endroit calme, que ce soit au bureau ou dans ma chambre. Je ne peux pas écrire dans le bruit parce qu’il faut que le cerveau pense. Je ne peux pas travailler avec la musique. Je ne peux pas écrire étant couché et, d’ailleurs, je ne le recommande à personne parce que le risque de s’endormir ou d’être dans les vaps est élevé.

Muriel: Le dernier livre que tu as lu?

Loïc: Orientalism d’Edward Said.

Il le lit parce qu’il a commencé à s’intéresser aux questions de postcolonialité. C’est un des textes fondateurs.

Muriel: Que penses-tu de l’engagement de l’auteur?

Loïc: Je ne sais pas si je suis un auteur engagé. Il faut aimer ce qu’on fait. C’est pour ça que j’écris sur les femmes. C’est un sujet qui me passionne.

Nous avons voulu savoir si, selon lui, un auteur devrait forcément être engagé, c’est-à-dire parler de questions politiques ou de problèmes sociaux. L’auteur est-il libre d’aborder les sujets qui le passionnent? Doit-il dénoncer? Voici ce qu’il nous a répondus:

Loïc: L’engagement n’est pas seulement de dénoncer; on peut aussi célébrer quelque chose. L’engagement, c’est prendre parti et de ce côté, je ne connais personne qui écrit sans prendre parti. Même le simple fait de décider d’écarter la question politique de son œuvre et de ne parler que d’autres aspects sociaux est une prise de position.

La thèse de doctorat que j’ai rédigé m’a montré que nous lisons certains livres de manières atemporelles alors que ce sont des prises de position qui sont faites. Prends par exemple le serpent dans la Genèse. Le serpent qui introduit le péché est chez les Egyptiens une des divinités suprêmes. Il symbolise la sagesse. Donc, l’auteur hébreu et sacré qui présente ce serpent-là comme un objet de trouble critique cette croyance égyptienne.

Même les poètes prennent position. Il n’y a personne qui écrit sans prendre position. L’engagement peut être soft comme il peut être hard. Je prends par exemple le cas d’Emmanuel Kant qui n’est pas que l’homme des idées. Il essaye de développer la critique de la raison pure. Son but est de se positionner par rapport à l’empirisme anglais et aux idéalistes et de trouver une voie médiale. Au final, il finit lui-même par se révéler comme un idéaliste voulant réhabiliter les idées par rapport à l’empirisme anglais. Kant se présente aussi comme celui qui décrédibilise le bonheur en philosophie.

Pour moi, si tu n’es pas engagé, tu n’écris pas. Celui qui écrit prend position. Tu décides que telle chose ne compte pas, décider de t’intéresser juste aux questions d’esthétique. Ou encore, un auteur peut décider de parler de l’art.

Celui qui écrit prend position.

Muriel: Pour finir, quels sont les conseils que tu peux donner aux jeunes écrivains?

Loïc: Soyez organisés. Ayez un calepin et prenez des notes. Revisitez les de temps en temps afin d’évaluer leur valeur. Quand vous lisez un livre ou un article, notez les passages intéressants. De plus, renseignez-vous aussi sur la manière dont les autres écrivent afin de ne pas avoir à réinventer la roue. Vous pouvez ainsi vous rendre compte que quelqu’un d’autre est meilleur que vous dans un domaine précis. Thomas Edison avait déclaré: «Le génie est fait d’un pour cent d’inspiration et de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration.» Le plus important ce n’est pas l’inspiration mais, c’est comment tu t’en sers pour produire un travail bien fait. Le plus difficile n’est pas d’avoir des idées mais c’est comment les matérialiser qui exige du travail.

Pour terminer, nous vous proposons une liste non-exhaustive de quelques publication de Loïc Mben. Vous pouvez trouver Beyond procreation… sur le site web Cambridge University Press et Education est disponible sur Amazon.

Articles écrits par le Père Joseph Loïc Mben, SJ

“Beyond Procreation: Rereading Aquinas in the Context of Involuntary Childlessness in West and Central Africa,” Horizons, The Journal of the College Theology Society, Vol.45, N.1 (June 2018): 19-45

“Should the Church Continue to Vilify Polygamy? Searching for a Renewed Pastoral Approach in Amoris Laetitia,” Asian Horizons Vol. 11, N.1 (March 2017): 169-182.

Livres

Educational Corruption in Africa and its Consequences on Students: the case of Cameroon. Germany: VDM Verlag, 2011.

(co-authored) Dialogue communautaire à Abobo-Sagbé : tremplin vers la réconciliation. Abidjan : CERAP, 2012.

 

 

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