Ayi Renaud Dossavi-Alipoeh répond à nos questions

Ayi-Renaud-Dossavi-AlipoehCette interview vise à nous familiariser avec le monde des auteur.e.s ayant publié et travaillant actuellement sur un manuscrit, leurs techniques de travail, motivations et inspiration. Les auteur.e.s débutants pourront y trouver les outils nécessaires pour se lancer dans l’aventure créative.

J’ai l’honneur de recevoir un auteur qui a reçu un prix de la Banque africaine de développement pour sa performance lors d’un concours littéraire ayant pour thème: « L’Afrique de mes rêves »

Pourrais-tu te présenter ?

Je m’appelle Ayi Renaud Dossavi-Alipoeh. Chez nous, Ayi est le nom qu’on donne au premier garçon de quelqu’un qui était lui-même un deuxième fils. Je suis togolais

Parle-nous de toi. Te définirais-tu comme un blogueur ou simplement comme un auteur? Quels sont les livres, articles que tu as écris?

Les deux. Aujourd’hui, je crois que sont devenus blogueurs les gens qui, il y a cent ans, auraient été décrits comme écrivains ou passionnés d’écriture. Le blog est une extension de la plume. Le clavier n’est que la plume du vingt-et-unième siècle. Il n’y a pas vraiment de distinction. D’ailleurs, pas mal de camarades que je retrouve parmi les blogueurs sont les mêmes que je rencontre lors d’événements divers, de cafés littéraires et autres. Donc, je pense que le pas est très vite franchi entre les deux. C’est presque la même chose ; il n’y a que le support qui change. Pas mal de blogueurs sont également des écrivains. Je me définirais donc comme un auteur et un blogueur.

Au cours de l’interview, je lui ai demandé si le blog est une plateforme qui lui permet d’aborder plus de sujets. Je me suis en effet rendu compte que Ayi Renaud Dossavi-Alipoeh se passionne pour les sujets qui concernent l’Afrique.

En fait, ce qui est intéressant avec le blog est que tu n’as pas à payer pas pour publier ton article. Tu sais que c’est très compliqué de publier un roman en Afrique. Le blog ne te coûte que les frais d’internet. Ensuite, tu peux parler de ce que tu veux. Moins d’exigences pour écrire un article. Dans un livre, il faut la structure, le volume. Donc, oui, le blog t’offre plus de liberté et de facilité. On peut parler de tout et de rien comme par exemple de géopolitique ou de littérature.

Le blog offre également la possibilité de toucher un public différent que les lecteurs d’un livre.

D’où vient ta passion pour l’écriture? En effet, je sais que tu as étudié la biologie.

Effectivement, j’ai une licence en biologie. Je pense que ma passion pour l’écriture est née très tôt. J’ai commencé à lire véritablement à partir du collège, j’avais neuf ans. C’est à partir de ce stade que mon père a commencé à me faire lire plusieurs livres. J’ai d’abord lu des bandes dessinées, puis des livres avec images et, enfin des livres «normaux». C’est à force de lire que j’ai pris goût à la lecture puis à l’écriture. C’est vraiment de la lecture que je suis passé à l’écriture.

Tu as parlé de livres. Quels sont les auteur.e.s qui t’ont marqué ?

Bon, il y en a plusieurs, surtout que je m’intéresse à différents genres. En poésie, je pense qu’il y a deux auteurs qui m’ont vraiment marqué, Charles Baudelaire et Aimé Césaire. Il y en a beaucoup d’autres évidemment, mais si je devais réduire la liste, ça serait ces deux-là.

Pour ce qui est du roman, je dirais plutôt Jules Vernes qui m’a fait voyager avec ses aventures. En ce qui concerne la saga fantastique, je nommerai J.K Rowling avec Harry Potter, J. R.R. Tolkien avec Le Seigneur des anneaux. D’ailleurs, en parlant de ça, mon premier roman que je n’ai pas encore publié, je l’ai écrit en dédicace à J.K Rowling. C’était vraiment un hommage. Ce roman était une espèce de Harry Potter à l’africaine. Je ne l’ai pas encore publié parce que c’était de la littérature de gamin même si je conviens qu’il a un gros potentiel. Je le publierai peut-être un jour. Cet exemple illustre parfaitement l’influence que des auteur.e.s peuvent avoir sur leur public.

Ensuite, pour ce qui est de la littérature classique, celui qui entre dans mon panthéon, c’est Marcel Proust. J’ai adoré A la Recherche du temps perdu.

Il y a plusieurs influences, hein. En Afrique, je pense surtout au nigérian Ben Okri. Il a écrit La route de la faim, un livre sublime. Selon moi, c’est un des plus grands romanciers africains à l’heure actuelle.

Tu as donc cinq livres sur le marché. Où peut-on les acheter/lire?

Commençons par Rosées lointaines, un recueil de poèmes publié en 2015. Ensuite, il y a eu Pensées égarées en 2016, puis, Lèvres éphémères en 2017, Nous et l’Histoire en 2018. Le dernier c’est Chants de sable en 2018.

Le premier, Rosées lointaines, n’est pas disponible en ligne pour le moment parce que c’est une publication locale (Togo). Je ne pense pas non plus que Lèvres éphémères soit disponible en ligne. Par contre, mes deux dernières œuvres, Chants de sable et Nous et l’histoire (un essai) sont disponibles en ligne sur Bedibook.com, un site de distribution de livres numériques partenaire d’AGAU Editions ; c’est ma nouvelle maison d’édition.

Quels sont les genres dans lesquels tu écris?

Poésie

Conte

Roman

Essai

A quelle fréquence écris-tu?

Je publie un livre chaque année.

J’essaie d’écrire au moins trente minutes chaque jour. Même s’il y a des jours où je passe juste ce temps à écouter de la musique et à scruter la page blanche.

Quelle est ta routine d’écriture ?

J’écris généralement tôt le matin ou tard le soir. Avant je prenais des notes dans un cahier, sur des bouts de papier à la maison, des blocs notes. Je note pas mal d’idées par ci, par là parce que j’en ai plusieurs. Maintenant, j’utilise mon téléphone. Il m’arrive aussi de me servir du dictaphone, je m’envoie des messages WhatsApp. J’imprime parfois mes notes pour les mieux les appréhender.

J’insiste pour comprendre le processus de création d’idées.

Le processus de la naissance des idées se déroule presqu’inconsciemment, en background : les idées tournent en arrière–plan sans que je ne m’en rende vraiment compte. Je peux passer plusieurs jours sans vraiment écrire, juste en gribouillant des idées ici et là. Mais le jour où je vais me poser pour écrire, mon texte va s’écrire de lui-même et d’une manière cohérente. Ce qui est frappant c’est que, quand je me relis deux ou trois mois après, je réalise, en corrigeant un paragraphe, qu’en fait, ce que je veux ajouter comme correction, pensant que c’est un oubli, se trouve quelques lignes plus loin. Les seules corrections que je fais concernent généralement la structure des idées. Fondamentalement, l’idée semble autonome de ma propre volonté.

Il y a une forte partie qui échappe à la conscience de l’auteur.e. On ne sait pas d’où ça vient.

A un certain niveau, on ne s’en rend pas compte. Le travail de relecture et de correction sert surtout à arrondir les angles, plutôt qu’a changer le travail profond. Chaque bout de phrase sur un brouillon est comme une ancre qui tire un bateau. Quand j’écris, tout vient naturellement. J’ai plusieurs brouillons. D’une certaine façon, le livre est déjà écrit dans la tête.

Pour résumer, je fais donc 80% de projection, c’est-à-dire que les moments dédiés à l’écriture sont généralement des moments de réflexion, de rédaction d’idées qui seront utilisées pour un roman plusieurs mois après.

Quel type d’écrivains es-tu: celui qui planifies ou qui écris spontanément?

C’est l’un et l’autre. En fait, ça dépend. Quand j’écris un roman, c’est vrai que je n’ai pas toute l’idée en tête. Je me laisse surprendre par ce que j’écris. Quand j’écris des essais, j’ai un plan à l’avance, je suis un fil conducteur qui permet d’organiser les idées.

Pour le roman, je suis d’avis de laisser les choses suivre un rythme mais, à une seule condition, celle de connaître la fin du roman, sinon on se perd. Il faut connaître la fin de son roman avant de le commencer, selon moi, sinon on se perd. Pour être honnête, les approches et techniques d’écriture que j’utilise varient en fonction du projet sur lequel je travaille. Pour expliquer mon propos, quand tu écris un roman, tu dois maîtriser l’histoire et laisser les personnages agir. Tu as le début et la fin, une certaine idée de la fin du moins. Ensuite, tu laisses l’histoire se dérouler. Ça crée une cohérence globale. L’idée est de trouver le compromis entre la rigidité du fil conducteur et la liberté des personnages. Il n’y a de bon roman que celui qui a une vraie histoire et de bons personnages.

En poésie, la spontanéité est nécessaire. Quand tu fais de l’essai, ce n’est pas de la littérature, c’est plus intellectuel, plus strict et plus prosaïque. Il est difficile d’écrire dans différents genres en ayant la même approche pour chaque projet. Ceux qui écrivent dans différents genres partagent sûrement la même expérience.

Je lui demande néanmoins si, à un moment donné, il travaille sur l’arc du personnage

La spontanéité est similaire à une pelote de laine. Tu saisis la chose dans son entier mais quand tu tires sur le fil, tu te rends compte que plusieurs fils sont entremêlés. En fait, quand on parle de spontanéité, c’est comme si on construit quelque chose et que la construction nous a échappée. En d’autres mots, tu imagines le personnage dans ton esprit beaucoup plus profondément que tu n’en es conscient toi-même. En réalité, si le personnage est complet dans ton esprit, c’est parce qu’il est le fruit d’une longue rumination silencieuse. Gaston Bachelard disait : « pour trouver sans avoir cherché, il faut longtemps chercher sans trouver ». De façon inconsciente, tout est prêt, au moment de l’écriture, le personnage montre de l’autonomie. Quand tu écris, les personnages se déroulent (dans les deux sens du terme).

D’ailleurs, quand tu lis des auteur.e.s prolifiques, tu te rends compte qu’il y a des personnages récurrents. Il est monstrueusement compliqué de créer un personnage à partir de rien.

Sherlock Holmes et Dracula sont des produits de plusieurs personnes. Un personnage parfait est un patchwork de plusieurs personnages. Il faut lui donner un tempérament, des tics, des manies. Exemple: le capitaine Haddock dit mille milliards de mille sabords. Certain(e)s auteur.e.s créent des personnages en les recomposant à partir d’autres traits de caractères inspirés de différents personnages ; ce sont des bouts de personnages. Une autre technique, c’est de prendre d’amplifier les traits des personnes de notre entourage. Beaucoup d’auteur.e.s écrivent des autofictions. Dans la recherche… par exemple, Marcel Proust raconte comment il est devenu écrivain. Senghor n’a fait que raconter sa jeunesse. En fait, il n’y a vraiment de livres que d’autobiographies.

Les auteur.e.s africain.e.s ont tendance à surécrire leur personnage, à leur donner une mission, une revendication. Alors qu’en réalité ils ont juste besoin de créer un personnage, de chair et de sang, qui boit, qui triche, qui baise aussi, et le confronter à la réalité du monde dans lequel il vit. Face à cette réalité, il se comporte d’une certaine façon. Quand c’est raconté simplement, l’œuvre devient universelle. Une œuvre est universelle quand elle est dénuée de « prétentions » universelles. Chaque lecteur se reconnaîtra.

Comment choisis-tu le thème de tes romans/articles?

J’ai deux stratégies. La première, créer le cadre dans lequel va se passer l’histoire et, la seconde, créer le personnage.

On ne peut pas créer un personnage sans une assignation de rôle, par exemple, raconter l’histoire d’un jeune homme qui aime les jeux vidéo et qui a du mal à parler aux filles. De plus, savoir comment ça va finir est un prérequis.

Traiter d’un thème précis dans son roman exige une certaine planification. Évoquer un sujet précis à la page 200 nécessite de glisser des indices à la page 50 ou 100. Imagine, par exemple, que le personnage principal doive être kidnappé et être amené d’un convoi qui va vers la Libye. Ce thème me permet de traiter de certaines revendications subtilement. Un autre exemple serait celui d’un rastafari qui, ayant vécu en France rentre dans son pays natal en Afrique et déteste la France. Le caractère revendicateur est évident et facile à traiter dans ce cas. Enfin, tu peux aussi imaginer l’histoire d’un tueur en série qui se met à massacrer tous les blancs à Yaoundé. L’histoire parle d’elle-même.

En écrivant son roman, l’auteur.e devrait maîtriser l’arc de 4 ou 5 personnages bien définis qui évolueraient spontanément dans l’histoire.

Que fais-tu quand tu n’es pas inspiré?

J’ai toujours pris l’habitude de relire les deux pages précédentes du manuscrit sur lequel je travaille avant de poursuivre la rédaction. Malgré tout, si je n’ai aucune inspiration, je me relis, je regarde une série ou j’écoute de la musique.

Généralement, ça m’arrive rarement quand le texte est avancé parce que mon objectif est clair.

D’après moi, le manque d’inspiration vient du fait que le livre n’est pas viable. Il serait donc recommandé de l’archiver pour le modifier plus tard. Sinon, une autre astuce serait de supprimer sa partie préférée dans le manuscrit car il y a de fortes chances que ce soit elle qui pose problème.

Quel est ton environnement idéal de travail (assis, sur le lit, dans un parc, etc.?)

Mon environnement de travail préféré, c’est la terrasse d’un bar proche de la mer, avec mon ordinateur et sans WIFI. Il n’ y a rien de mieux que le silence et le bruit des vagues. J’aime aussi écrire chez moi entre 5h et 8h du matin en écoutant du Beethoven à fond.

Tu préfères écrire sur un ordinateur ou papier ?

Pour moi, un roman s’écrit sur un ordinateur ou sur du papier.

Quels sont quelques-uns de tes auteur.e.s préféré.e.s?

Je vais citer plus de trois

  1. Kourouma
  2. Yambo Ouologuem (Je recommande vivement Le devoir de violence)
  3. Ben Okri
  4. Amidou Kane
  5. Amadou Kone (Les frasques d’Ebento)
  6. Alain Mabanckou
  7. Dani Laferrière
  8. Léonora Miano
  9. J.K. Rowling

Le dernier livre que tu as lu?

Crime et châtiment: Dostoïevski

Que penses-tu de l’engagement de l’auteur.e?

Il/elle a le droit de s’engager pour une cause précise. L’engagement social ou politique ne doit pas servir de cache-misère à la nullité d’un.e auteur.e. Une œuvre engagée est d’autant plus puissante qu’elle est belle. Les fleurs du mal sont, par exemple, une œuvre sublime avant d’être engagée. L’écrivain.e qui est capable d’écrire de belles choses à partir d’événements banales.

La beauté du texte, au sens philosophique, est plus importante que l’engagement du texte. Le véritable génie est de pouvoir créer une bonne œuvre. Tu ne peux pas produire une belle œuvre sans soulever des thématiques importantes. Engageons-nous mais écrivons bien.

Quelle est ta sélection musicale préférée quand tu écris?

Les Symphonies de Beethoven (la 9è symphonie tout particulièrement. Elle dure 1h10 à peu près

La musique classique et le jazz (Mike Davis, Thelonious Monk)

Ali Farka Touré

Les chansons d’Adèle et Nana Mouskouri.

J’aime ces genres musicaux (Jazz et Classique) parce qu’ils n’interrompent pas le flot de mes pensées pendant l’écriture.

Pour finir, quels sont les conseils que tu peux donner aux jeunes écrivains?

Je leur conseille de lire énormément et de s’intéresser à tout genre littéraire. Pendant la lecture, ils devraient prêter attention à la technique d’écriture car, la lecture de bons livres améliore l’écriture de l’auteur.e.

Ensuite, je leur recommanderais d’expérimenter de nouvelles choses : voyager, fréquenter différents cercles. Je vais, par exemple, dans un bar une fois par semaine. Le samedi, j’assiste à une conférence; je fais du sport avec des amis blogueurs. J’absorbe le monde autour de moi comme une éponge absorbe de l’eau.

En outre, ils doivent raconter ce qu’ils ont à raconter. Il faut forcer l’écriture. Si on n’a pas d’inspiration, dire pourquoi on n’a pas d’inspiration. Ne pas avoir peur de parler de son environnement. Parler de la dispute au marché, du match de foot, de la dispute au sujet de la télécommande. De cela naîtra une œuvre car, elle dira le monde. Il ne faut pas attendre d’être dans le bon cadre ou dans le bon état esprit. Commencer où on est. Prendre beaucoup de notes.

Il faut connaître les règles élémentaires de la grammaire ; ce qui donne la flexibilité nécessaire de les dépasser et de jouer avec. Ainsi, les « erreurs » deviennent des erreurs intentionnelles.

Je vais raconter une anecdote. Un homme va voir son mentor parce qu’il a un manque d’inspiration. Alors, son mentor pose un vase sur la tête de son mentoré, prend une arme et tire sur le vase. Il lui demande alors ce qu’il a ressenti. Le mentee répond qu’ il a eu la plus grosse peur de sa vie. La morale de l’histoire, c’est qu’il est important de se mettre dans des situations qui créent des émotions fortes parce qu’elles donnent de l’inspiration. Il faut se poser laquestion : est-ce que si j’écrirais si j’étais riche, pauvre ou malade? Si mon destin était d’écrire, passerais-je ma vie à m’y atteler ? Si la réponse est non, il vaudrait mieux abandonner l’écriture.

Je remercie énormément Dossavi-Alipoeh d’avoir répondu à mes questions.

Si un son histoire vous a inspiré.e, dites-nous en commentaire ce qui vous a marqué.e.

 

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